Scroll to top

La mort ne fait pas peur, c’est son odeur qui est terrifiante


1 comment

Je suis morte jeudi 21 avril 1994, vers 16h30, au Rwanda. J’avais presque 12 ans, née d’une ethnie à exterminer. Ce jour-là, à cette heure-là, j’ai perdu tout ce que j’avais, la vie telle que je l’imaginais jusqu’alors.

 

J’apprendrai plus tard que ce qui se passait-là, cette guerre-là avait reçu le nom de « génocide ». Ce qui signifie : « destruction méthodique d’un groupe humain ». Dénominatif accordé à compte-goutte ! Un certain nombre de massacres dans le monde attendent encore cette « certification » confirmant la gravité des faits !

 

Quand la face cachée du cœur se dévoile ! Comme deux faces d’une seule pièce, l’amour et la haine sont une paire de jumeaux qui cohabitent avec une simple tranche pour les dissocier. Les deux vivent en fratrie se tournant le dos ainsi ils peuvent se poignarder lâchement. Quand le sang coule, c’est là que le Diable ou Dieu habillé en Diable, se réveille. (En pleine guerre, on ne sait plus qui est qui ! Et en tant de paix, on a l’illusion de savoir !) Ce sang, dont on ne parle jamais sauf quand il coule. Son odeur est la pire odeur que je n’ai jamais eu à sentir. Sentir mon propre sang mort sur mes habits après avoir reçu un coup de machette sur la tête, comment oublier ? Sentir le sang mort des autres enfumer les rues, c’est terrifiant ! La mort ne fait pas peur, c’est son odeur qui est terrifiante.

 

En temps de guerre, la vie est à son plus haut taux vibratoire ! On devient bouillonnant et brûlant de vie. Les sens deviennent si alertes, on est presque surhumain. En me cachant de mes tueurs, j’ai entendu ma respiration de si près, mon cœur battre, mon sang couler dans mes veines et je me trouvais si bruyante ! On pense différemment et on change à jamais !

 

J’ai vu mon père massacré mais il respirait encore. Mes bourreaux avaient pensé que me le montrer était une bonne stratégie de torture, je ne sais pas, il arrive un moment où l’on peut tout voir. J’y ai vu ma grand-mère, à qui l’on montrait son fils. C’est une scène parmi d’autres, digne d’un film de fiction, mais la réalité dépasse la fiction.

 

Ce soir-là, après avoir trouvé refuge chez Frida, ma voisine, infirmière, qui a soigné ma plaie sur la tête, j’ai entendu un coup de feu et j’ai tant espéré que ce coup de feu soit pour mon père, pour le finir, comme on dit ! Certains coups de feu sont providentiels.

 

« J’ai accepté le fait d’avoir été sacrifiée pour des enjeux politiques qui me dépassent »

 

Il y avait différentes sortes de morts, du luxe au bas de gamme. La meilleure mort étant bien-sûre par balle, bien visé, peu de souffrance. Si tes voisins ou les gens que tu connaissais te tuaient, tu avais plus de chance d’avoir une mort moins souffrante. Sinon il y a eu le pire que l’humanité puisse connaître et à mains nues.

 

Aujourd’hui, vingt-cinq ans après, cet événement prend l’allure d’un Bing Bang dans ma vie, le commencement d’un nouveau monde. Je suis passée par les phases classiques du deuil et du syndrome post traumatique et c’est un cycle sans fin. On ne guérit pas d’un tel choc comme on guérirait d’une maladie. J’ai accepté le fait d’avoir été sacrifiée pour des enjeux politiques qui me dépassent. Pour continuer à vivre, il s’agit pour moi d’une décision et d’un engagement constant envers soi. Il s’agit de dépasser l’envie de vengeance et la haine envers les coupables afin d’alléger le cœur et d’aller de l’avant. Cela ne signifie pas que les coupables ne doivent pas être condamnés.

 

 

1 comment


  1. Une pensée , un sentiment , un ressenti étrange , puissant , douloureux et triste en même temps tellement paisible , hors du temps le 21 avril , avant hier , je savais pas que cette date était celle d’une transmutation majeur dans ta vie Blandine … je comprends aujourd’hui en tombant sur ton texte pourquoi ces sentiments….Merci

Post a Comment